La Somme de nos folies est le premier roman de la malaisienne Shih-Ki Low...
Coups de coeur | Lecture

La Somme de nos folies ou contes de la Malaisie

29 janvier 2019

Ce mois-ci, mon coup de coeur a été sans appel : j’ai littéralement adoré La Somme de nos folies de Shih-Li Kow. Avec ce roman atypique, couronné du prix du meilleur roman étranger 2018, l’auteure malaisienne démontre un talent sans pareille pour ce qui est de raconter des histoires. Le roman pourrait peut-être effectivement s’apparenter au conte, ce genre hybride et polymorphe où s’invitent généralement la fantaisie, la poésie et un humour tout en délicatesse. Et qui nous embarque pour un voyage en Malaisie plein de charmes et de surprises.

Sur la route de Lubok Sayong

Direction Lubok Sayong, une petite « cuvette » entre lacs et montagnes dans la région du Perak. A la saison des pluies, les quatre lacs qui entourent la bourgade fusionnent et inondent complètement la ville. Ce décor atypique n’attire pas vraiment les touristes mais abrite une légende locale, « servie comme les nasi lemak bungkus : réchauffée, à peine garnie, et en portion bien trop chiche pour satisfaire l’appétit et l’imagination » : celle d’une princesse qui se serait jetée du haut de la falaise, et dont le sang répandu aurait formé le quatrième lac. Avec ça, le cadre est posé !

La Somme de nos folies regorge de ce type d’anecdotes, de récits et de légendes que l’on savoure comme autant de bonbons acidulés. Difficile en réalité de résumer ce roman. Et pour cause : il n’y a pas d’intrigue à proprement parler, mais une série d’épisodes sur les péripéties des personnages à Lubok Sayong. Une crue mémorable, la visite annulée d’une ministre, un poisson géant comparable au monstre du Loch Ness…Ces épisodes forment néanmoins un tout uni et cohérent. Il y a bel et bien un fil rouge noué autour des protagonistes, et le récit suit une ligne temporelle claire qui évite la confusion avec un simple recueil de nouvelles.

Le point de vue alterne entre deux narrateurs qui nous content à tour de rôle les évènements dont ils sont témoins. D’un côté : le vieil Auyoung, retraité chinois qui a quitté l’effervescence de Kuala Lumpur pour diriger une conserverie de litchis à Lubok Sayong. De l’autre, la petite Mary-Ann, gamine de onze ans fraîchement sortie de l’orphelinat et recueillie par le troisième personnage phare du roman : Mami Beevi. Vieille femme pétulante au caractère de cochon, grande amie d’Auyoung, Beevi gère des chambres d’hôtes dans son atypique maison. De nombreux personnages secondaires plus truculents les uns que les autres viennent compléter le tableau. C’est la grande force de ce roman : des personnages hauts en couleur, à l’humour tendre, cocasse, avec en prime un je-ne-sais-quoi, un petit grain de folie qui vient pimenter les récits de nos deux narrateurs.

Chroniques de la Malaisie moderne

Lubok Sayong a beau être un lieu fictif, la ville semble bel et bien réelle, avec sa topographie singulière, son statut de petite bourgade éloignée de la capitale, oubliée du gouvernement et des touristes, tiraillée entre tradition et modernité. De fil en aiguille, on assiste au lent développement touristique de la ville, notamment au lancement d’un festival annuel LGBT. D’une manière générale, c’est tout un portrait de la Malaisie qui se dresse dans les les récits d’Auyoung et de Mary-Ann. Une Malaisie multiculturelle qui abrite en son sein diverses communautés : malaisiens, indiens et chinois cohabitent tant bien que mal avec leurs traditions et leurs religions. Un fort désir de tolérance imprègne certaines histoires, comme celle de ces lady-boys envoyés dans un campement aux abords de la ville. Le gouvernement souhaite les rééduquer pour en faire des « hommes »; ils seront sauvés des violences de leur instructeur par la foule des habitants déchaînés.

Derrière l’agitation frénétique qui anime la plume de Shih-Ki Low transparaît ainsi, à plusieurs reprises, une critique sociale parfois cinglante. Quand Lubok Sayong est inondée, Auyoung raconte l’arrivée des « créatures du déluge », politiciens qui profitent de la catastrophe pour faire campagne. A l’approche des élections, ces derniers distribuent des sommes d’argent aux différentes populations sinistrées pour s’assurer de leur voix. Le narrateur épingle tout autant les bénévoles venus de Kuala Lumpur qui gênent les habitants bien plus qu’ils ne les aident, avec leurs bonnes intentions dénués d’empathie : « bien que cela ne fût jamais exprimé, le fait qu’ils ne subissent que temporairement les épreuves de Lubok Sayong nuançait sacrément la valeur de leur dévouement. » Et que dire de ce couple de touristes américains qui, à la recherche d’un peu « d’authenticité », désire prendre Auyoung en photo afin de montrer à leurs amis un bel exemple d’autochtone? Le roman déconstruit ainsi les clichés et les stéréotypes qui ont encore souvent la vie dure.

J’ai été complètement séduite par la variété des tons, la finesse du propos et la plume à la fois drôle et délicate de Shih-Ki Low. En fin de compte, La Somme de nos folies dépeint avec beaucoup de justesse un pays à la fois moderne et attaché à ses traditions, ses rites, ses légendes, grâce à des personnages atypiques et colorés. Une fable pétillante et critique de la Malaisie d’aujourd’hui.

La Some de nos folies est le premier roman de la malaisienne Shih-Ki Low, où cette dernière dresse le portrait d'une Malaisie entre traditions et modernité.

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