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Compagnie K : les voix de la guerre

4 décembre 2018

Au début du mois de novembre, j’avais lancé un challenge de lecture sur instagram. Il s’agissait de profiter des quelques semaines dédiées aux commémorations du centenaires de l’Armistice pour lire la guerre. Qu’il s’agisse de romans, de récits autobiographiques, de fictions contemporaines ou de bandes-dessinées, le choix était grand pour rendre un modeste hommage aux soldats de la Première Guerre mondiale. Pour ma part, j’ai axé mes lectures sur des récits d’écrivains ayant combattu : Henri Barbusse et Roland Dorgelès en première ligne.

Et puis, un peu par hasard, je suis tombée sur ce roman publié aux éditions Gallmeister : Compagnie K. Attirée par le titre, et par le sujet : l’armée américaine. J’avais déjà beaucoup lu sur les poilus français, un peu sur les soldats anglais…Rien sur les américains. Qu’à cela ne tienne !

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai pas été déçue : Compagnie K est un grand, un très grand roman de la Grande Guerre. Son auteur, William March, s’engage à vingt-trois ans dans l’armée américaine en juin 1917. Après une longue année de combat dans les tranchées françaises, il rentre aux États-Unis décoré et suivi d’une réputation sans faille. Récit plus ou moins autobiographique de cette expérience (bien qu’il s’en soit toujours défendu), William March rédige Compagnie K entre 1920 et 1933, date de publication : le livre connaît alors un grand succès public et critique.

Une œuvre polyphonique

Décembre 1917. Une compagnie de l’US Marines Corps débarque sur les côtes françaises avant d’être envoyée au frond. Le roman va alors donner la parole à une centaine de soldats affectés à la Compagnie K. Le récit est donc extrêmement fragmenté (des chapitres d’une ou deux pages à peine plus) mais forme un tout indissociable. Qu’ils soient soldats, sergents ou capitaines, chacun à son mot à dire, son opinion à partager. Quelques lignes suffisent à esquisser les traits d’une personnalité singulière avec ses idées, ses ressentis et sa propre vision des choses. J’ai adoré cette polyphonie. Il n’y a une mais plusieurs histoires, ce qui donne davantage de corps et de crédibilité au récit. On ressent avec les soldats le froid, le manque de nourriture, les chaussures qui font mal. On partage l’attente, les questions sur la vie et la mort, et on pleure le départ des copains. Et on peut vraiment se rendre compte du nombre de soldats impliqués, de toutes ces individualités embarquées malgré elles dans la “ grande” histoire.

Exprimer l’indicible

On suit le quotidien de la compagnie, ses moments de repos et de bataille. Néanmoins, plus que dans l’intrigue, la force du récit se trouve dans la thématique qui relie les fragments entre eux. Compagnie K interroge en effet la réaction de l’homme face à la l’inhumain. Comment réagit-on face à la souffrance, à la douleur de soi et d’autrui, face à la peur et à la mort? Il n’y a aucune réponse unanime. Contre une certaine forme d’universalisme, Compagnie K tend à montrer que les réactions humaines sont aussi nombreuses qu’il existe d’êtres humains. Tout simplement. On ne parle alors plus de “la” guerre, mais “des guerres”. Chaque soldat vit la sienne et ressent l’horreur d’une manière différente. Certains l’acceptent, d’autres s’en fichent. Certains en rient, certains en pleure, s’effondrent, se rebiffent ou bien obéissent sagement aux instructions.

Toutes les facettes de la guerre

L’autre force de Compagnie K est de mettre à jour des attitudes controversées. On découvre par exemple la partialité de certaines décisions, guidées par l’égoïsme ou l’insensibilité d’un supérieur hiérarchique. On mesure l’ambiguïté des comportements, loin d’être binaires, tel ce malheureux soldat, habité par le fantôme de l’allemand qu’il avait pourtant tué sans l’ombre d’une hésitation. L’autre aspect intéressant du roman se trouve dans les anecdotes du retour aux États-Unis. Pour les soldats qui rentrent de France, la déconvenue est parfois bien amère. D’autres injustices les attendent : des souffrances physique et mentales, et surtout, une absence quasi totale de reconnaissance. Soldats incompris, parfois méprisés, laissés à l’abandon, aigris par tous leurs vains sacrifices.

Si je devais vous recommander un seul ouvrage sur la grande guerre, à l’heure actuelle, ce serait celui-ci. Un choix difficile tant la littérature regorge de chef-d’œuvre sur le sujet. Mais Compagnie K a l’avantage de vous raconter une seule et même histoire à travers une multitude de récits. Qui vous serrent à la gorge. Brillant de réalisme.

Grand classique de la littérature de guerre américaine, Compagnie K est un roman original et atypique, qui donne la parole à une centaine de soldats différents.

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