Lecture | Un échange avec...

Chronique : L’Amour Propre, Olivier Auroy

14 décembre 2018

Aujourd’hui j’inaugure un nouveau format d’article sur le blog : une chronique de roman accompagnée d’un court échange avec son auteur. L’idée? Croiser lecture et écriture à travers les mots de l’écrivain. A la fin de la chronique, je pose quelques questions succinctes à l’auteur, sur son parcours ou sur des éléments précis du roman, afin d’apporter un éclairage différent et d’enrichir la lecture. On commence donc cette série avec la chronique de L’Amour Propre, d’Olivier Auroy.

Résumé de L’Amour Propre

Quatrième roman de cet auteur, L’Amour Propre nous plonge au cœur d’un salon de massage parisien, rue de Courcelles. Waan y travaille pour M. Victor, propriétaire des lieux et protecteur de la jeune femme qu’il connaît depuis l’enfance. Waan est orpheline, et après des années de misère dans les bas-fonds de Chiang Raï, l’ancien ami et associé de son père a pris la jeune fille sous son aile, lui évitant le destin tragique de bien des thaïlandaises de pauvre condition. Depuis, Waan pratique l’art du massage dans le salon confidentiel de M.Victor, et ses mains de fées lui valent une grande popularité auprès des clients triés sur le volet.

Cependant, depuis peu, Waan ressent une sensation de malaise. Une inquiétude diffuse. Un de ses clients, ministre de son état, ne cesse de lui poser des questions sur son passé, sur la Thaïlande. Et cet autre, mystérieux jeune homme au tatouage de tigre sur le coeur, qui revient chaque semaine, et qui ne la laisse pas indifférente. M. Victor quant à lui se montre taciturne, lunatique, et semble dissimuler bien plus de choses sur le passé de Waan qu’il ne veut bien le dire…Un passé qui remonte peu à peu à la surface, entre souvenirs douloureux et désir ardent de connaître enfin la vérité.

J’en pense quoi?

Un roman de femmes

Le gros point fort de L’Amour Propre est son cadre original, dans un salon de massage parisien, et son thème très rarement exploité en littérature : la misère sexuelle des jeunes femmes dans certaines régions du monde. Car il s’agit bien avant tout d’une histoire de femmes. Celle de Waan, bien sûr, la petite thaïlandaise qui a tout perdu après la mort de son père, riche commerçant de pierres précieuses. Mais c’est aussi l’histoire d’autres femmes, comme Apsara, l’amie katoï de Waan qui lui enseigne l’art du massage à Chiang Raï. C’est aussi l’histoire de Leïla la marocaine et de Katia la russe, qui travaillent pour M. Victor aux côtés de Waan. Chacune raconte son histoire, porte ses blessures et ses douleurs cachées.

Tous ces personnages féminins, délicatement travaillés, restent en mémoire. Les hommes, quant à eux, se placent à l’opposé de ces portraits de femmes. Ils sont à la fois vils, mystérieux et manipulateurs. Les hommes sont avant tout ceux qui détiennent force et pouvoir, et dont Waan, notamment, est perpétuellement la victime. Même lorsqu’un homme semble se démarquer, être différent des autres, sa bonté et sa sincérité sont constamment remises en question, à l’image de Paul, le charmant garçon de café, ou de l’étrange Mathieu.

 Entre deux mondes

L’Amour Propre nous plonge dans un voyage entre France et Thaïlande. Il y a ce salon avec ses chambres colorées, aux lumières tamisées. Un lieu confiné où l’on ressent l’étouffement des jeunes femmes enfermées. Nous sommes bien à Paris, terre de liberté, mais les masseuses de M. Victor ont des horaires très précis, et ne peuvent sortir de l’hôtel très longtemps. Le monde extérieur, pour Waan, c’est ce petit café où elle a ses habitudes tous les matins, et les rares soirées mondaines où son protecteur l’emmène, vêtue des plus belles parures.

A l’autre bout du monde, derrière la carte postale, on découvre une Thaïlande aux multiples visages. Celui de la pauvreté, des trafics en tous genres et de la prostitution. De nombreuses femmes, issues de milieux précaires, y sont exploitées dès le plus jeune âge. Une “offre” supplémentaire aux touristes occidentaux. Une souffrance cachée pour ces femmes victime d’une souffrance sexuelle trop souvent banalisée. Le récit est extrêmement bien documenté, ce qui est fort agréable à la lecture. L’auteur maîtrise son sujet, et la rigueur de son écriture complète le travail de recherche. L’autre facette de la Thaïlande, c’est le commerce des pierres précieuses : source de passions et de convoitises pour récupérer les plus belles pierres, les plus beaux rubis dans la vallée de Mogok. Un sujet passionnant !

Un final trop précipité?

Ce que j’ai moins aimé, dans L’Amour Propre : une intrigue qui comporte ça et là quelques facilités que l’on peut voir venir. L’empathie pour l’héroïne est bien là, mais il arrive que l’on anticipe avant elle les événements. Par ailleurs, la minutie des descriptions permet de bien visualiser les lieux et les décors, mais freine parfois la lecture par l’abondance de détails.

Le rythme du roman prend d’abord le temps d’installer ses personnages, son cadre et son histoire, pour mieux assembler une à une les différentes pièces du puzzle. Et soudain, dans le dernier quart du roman, tout s’accélère, jusqu’à un final enlevé et au suspense bien maîtrisé. Néanmoins, il faut le dire, la fin très ouverte du récit pourra en laisser sceptique plus d’un. Il est parfois frustrant en tant que lecteur de ne pas avoir toutes les réponses ! J’aurais aimé, pour ma part, en savoir plus; de nombreux points demeurent irrésolus. Trop, peut-être. Au début, j’étais très déçue. Mais une fin ouverte n’est jamais anodine, et reste un parti pris quoi qu’en dise.

J’ai d’ailleurs pu soumettre cette interrogation à Olivier Auroy, dont je vous propose désormais de découvrir les réponses !

Un échange avec…Olivier Auroy (L’Amour Propre)

Comment vous est venue l’idée, originale, de placer l’intrigue dans un salon de massage parisien et au coeur d’un trafic de pierres précieuses?

O.A : Quand je vivais au Moyen-Orient (10 ans), j’ai observé (notamment à Dubaï) le développement exponentiel des salons de massage, plus ou moins douteux. En réalité, ces salons sont la soupape de sécurité d’une région touchée par la misère sexuelle.

J’ai mené un travail d’enquête, rencontré les masseuses et j’ai découvert un univers fascinant mais qui révèle la détresse de ces femmes exploitées. Parmi elles beaucoup de Thaïs. Je n’ai alors eu qu’une obsession : parler d’elles et de leur malheur. Ce fut émouvant et éprouvant. Indispensable aussi.

Écrire consiste à rendre une fiction la plus crédible possible. Il faut des détails crédibles – comme la scène de la goutte d’huile de massage qui est en fait une larme. Je l’ai vécu. J’ai transposé ensuite l’univers à Paris qui se prêtait bien à cette ambiance boudoir, entre deux mondes.

Quand j’étais là-bas, je fréquentais un diamantaire juif syrien (ça existe 🙂 qui me parlait beaucoup des pierres. J’adore le rouge et Joseph Kessel (Mogok). L’imagination a fait le reste…

Deux de vos précédents romans ont pour cadre le Moyen-Orient. Pourquoi avoir choisi la Thaïlande comme toile de fond de L’Amour Propre? Dans quelles mesures l’exotisme est- il source de création pour vous?

O.A : Mes romans sur le Moyen-Orient correspondait à ma période pseudonyme (Gabriel Malika – pour des raisons de confidentialité et de sécurité. J’ai été de facto censuré pour Qatarina au Qatar). Je voulais tourner la page et revenir à mon nom. J’ai fait plusieurs séjours en Thaïlande notamment à Chiang Raï où se déroulent les combats de coqs. Ça semblait naturel.

J’ai eu la chance au Moyen-Orient de passer beaucoup de temps avec le Goncourt Jérôme Ferrari. Il le disait lui-même, à quoi bon écrire sur des écrivains déprimés qui habitent Saint-Germain-des-Prés ? Écrire m’évade et j’aime parler d’un ailleurs. Mais ce n’est pas systématique. Mon précédent roman est très français par son sujet.

Après une intrigue qui assemble minutieusement les pièces du puzzle, qui permet de reconstituer le passé de Waan et d’en saisir les enjeux, le dernier chapitre délivre un final beaucoup plus rapide, presque précipité au regard du rythme du reste du roman. Est-ce volontaire?

O.A : Oui, la vitesse de résolution de l’intrigue exprime la fuite (en avant). Je voulais un décalage entre cette atmosphère poisseuse du salon, ce huis-clos et la résolution de l’énigme, presque à bout de souffle.

De même, vous proposez une fin très ouverte. Est-ce un appel pour une suite, ou une fin délibérément laissée à l’interprétation du lecteur?

O.A Je déteste les fins trop fermées, je trouve qu’on infantilise le lecteur, qu’on lui mâche le travail. Je trouve ça plus intéressant. Et oui, je songe sérieusement à une suite.

Un grand merci à Olivier Auroy pour m’avoir permis de découvrir L’Amour Propre et pour avoir pris le temps de répondre à mes questions.

Ce roman atypique est à découvrir aux éditions Intervalles !

Vous aimerez peut-être...

Laisser un commentaire